Espèces exotiques "envahissantes" : si nous faisions fausse route ?

« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus. » H. Reeves

· biodiversité,écologie,dynamique des écosystèmes,espèces exotiques

Le débat sur les « espèces exotiques envahissantes» (EEE) prend aujourd’hui une place considérable dans les politiques publiques, les médias et les budgets communaux. À écouter certains discours, ces espèces seraient devenues l’un des principaux périls environnementaux.

Nous souhaitons apporter un regard complémentaire, simple et ouvert, à destination du grand public comme des autorités, pour questionner notre angle d’analyse et nos angles morts.

Un monde vivant en perpétuelle transformation

La vie sur Terre s’est développée graduellement, au fil de milliards d’années, les plantes sont apparues il y a 400 millions d'années, d'abord sous forme très simple, puis lentement sous forme plus complexe. Les écosystèmes ont traversé cinq grandes extinctions de masse — bien avant l’apparition de l’être humain. Les écosystèmes n’ont jamais été figés : ils évoluent, se recomposent, migrent.

Aujourd’hui, nous faisons face à une crise environnementale majeure. Le changement climatique en est le moteur principal, et c'est bien l'humain qui en est la principale cause. Les gaz à effet de serre modifient profondément le bilan thermique de la planète, avec des conséquences à long terme sur les milieux terrestres et marins.

Ce réchauffement est extrêmement rapide à l’échelle géologique — bien plus rapide que les transitions naturelles comme la fin des dernières glaciations. La chute actuelle de la biodiversité suit la même dynamique : selon les sources, le taux d’extinction serait 100 à 1000 fois,
voire davantage, supérieur au rythme naturel.

La plateforme intergouvernementale IPBES indiqueclairement que le changement climatique deviendra un facteur croissant de perte de biodiversité. Elle mentionne également la pollution comme cause majeure — un terme derrière lequel la question des pesticides reste souvent insuffisamment mise en lumière.

Les espèces exotiques "envahissantes" : cause ou symptôme ?

Le frelon asiatique est souvent cité comme symbole du danger des espèces exotiques. Il représente effectivement un défi pour l’apiculture. Mais rappelons que l’apiculture est une filière d’élevage spécialisée, intégrée dans un modèle économique de performance et de
monoculture. Tout facteur extérieur devient alors un risque économique.

Le frelon asiatique est arrivé par la mondialisation. Dans ses régions d’origine, il coexiste avec d’autres abeilles. Il existe des races d'abeilles qui savent se battre contre lui. L’adaptation écologique prend du temps — souvent plus qu’une carrière de biologiste ou qu’un mandat politique.

Il en va de même pour d’autres espèces pointées du doigt. Nous concentrons énormément de moyens pour « lutter » contre elles, alors que leur présence est souvent la conséquence directe de notre modèle globalisé : multiplication des flux de marchandises et de personnes,
artificialisation des sols, fragmentation des habitats.

Les EEE deviennent alors une sorte d’« ennemi extérieur », visible et commode. Mais la cause profonde reste notre organisation économique et territoriale.

Un langage guerrier, révélateur d’un imaginaire

Le registre lexical employé est frappant : "guerre, lutte, invasion, éradication, arrachage".

Dans certains reportages ou articles, le champ lexical est particulièrement martial. Il est troublant de constater que si l’on remplaçait « plantes invasives » par « migrants », le discours deviendrait immédiatement choquant (cf. ). Dans les débats publics, une confusion revient presque systématiquement : celle entre espèce exotique et espèce exotique envahissante. Or toutes les espèces exotiques ne deviennent pas envahissantes, loin de là. Cette confusion nourrit souvent une peur diffuse de « l’autre », de « l’étranger », transposée au monde végétal. Le vocabulaire employé — invasion, menace, contamination — fait écho à des réflexes que l’on retrouve malheureusement dans certains mouvements politiques xénophobes. L’autrice britannique Isabella Tree parle à ce sujet de « racisme végétal », soulignant combien nos représentations culturelles influencent notre manière d’interpréter les dynamiques naturelles. Cette dimension symbolique mérite d’être regardée avec lucidité.

Cette proximité sémantique doit nous alerter : parler d’« invasion » végétale n’est jamais neutre, et elle s'attaque surtout aux symptômes, mais pas aux causes.

Une vision anthropocentrée du vivant

Nous distinguons volontiers les « plantes de chez nous » des « plantes venues d’ailleurs ». Pourtant, notre alimentation repose presque entièrement sur des espèces exotiques : tomate, pomme de terre, maïs, haricot, courgette, colza, blé et même la pomme, l'abricot ou la pêche. Cultivées à grande échelle, souvent en monocultures intensives et avec un fort impact sur les écosystèmes, ces plantes ne sont jamais qualifiées d’envahissantes. Pourquoi ?
Parce qu’elles sont utiles à notre économie. On a vision très utilitariste de la nature et qui biaise notre critère de ce qui est "envahissant".

Dans le même temps, les agriculteurs, des communes investissent des sommes importantes pour détruire ou arracher mécaniquement et parfois chimiquement certaines plantes, parfois au prix de perturbations écologiques supplémentaires. L’arrachage lourd peut créer plus de déséquilibres que la plante elle-même.

Certaines espèces dites envahissantes sontd’ailleurs d’excellentes bio-indicatrices:
- L’ambroisie signale des sols dégradés en voie désertification. Certes, cette plante induit des réactions allergiques lourdes, mais elle nous donne un signal clair : "ton sol se transformera en désert si tu continues". Le buddleja colonise les friches urbaines et les milieux très
perturbés par l’activité humaine: friches, voies de chemin de fer, bords de chemins, interstices dans le béton, etc. Le laurier-cerise (Prunus laurocerasus), lui, est mellifère, résistant aux sécheresses croissantes et apprécié des oiseaux pour ses fruits. Il s'adapte mieux au changement climatique que d'autres espèces, elles indigènes. Le laurier-cerise sera-t-il un précurseur des forêts de demain? Si il est arraché, remplacé par du Photinia (Photinia x fraseri) ou du prunus du Portugal, ces espèces sont-elles les invasives de demain?


Ces plantes prospèrent souvent là où lesécosystèmes ont été fragilisés.

Quelques exemples
Prenons l’exemple du cygne tuberculé (Cygnus olor), devenu emblématique du Lac Léman. Peu de personnes savent qu’il n’est pas originel de toutes les régions où il est présent aujourd’hui et qu’il a été largement introduit en Europe occidentale pour des raisons ornementales. Il fait désormais partie de l’imaginaire collectif, du patrimoine paysager et touristique. Personne ne parle de son « invasion ».

Autre exemple : le pin noir (Pinus nigra), massivement planté en Suisse et ailleurs pour stabiliser les sols, reboiser ou produire du bois. Introduit en dehors de son aire naturelle dans de nombreuses régions, il a façonné des paysages entiers. Là encore, son statut d’exotique ne suscite plus de débat majeur.

On pourrait ajouter le robinier faux-acacia (Robinia pseudoacacia), aujourd’hui très présent dans nos campagnes, apprécié pour son bois durable et sa floraison mellifère, ou encore le marronnier d’Inde (Aesculus hippocastanum), omniprésent dans les parcs urbains européens.

Ces exemples montrent que le regard porté sur une espèce évolue avec le temps. Ce qui était autrefois « étranger » devient familier. L’acceptabilité sociale joue un rôle considérable dans la manière dont nous qualifions une espèce. Cela nous invite à distinguer plus clairement les situations réellement problématiques des jugements fondés sur l’origine plutôt que sur les impacts mesurés.

Adaptation, risques et diversité

Il est important de souligner un point souvent oublié : sans le contexte du changement climatique, une approche beaucoup plus prudente serait effectivement recommandée pour limiter toute dissémination non souhaitée.

Mais aujourd’hui, la capacité d’adaptation des milieux naturels n’est pas garantie. Dans ce contexte, notre rôle — inévitable du fait de la globalisation des échanges — fait de nous des disséminateurs d’espèces.

Plutôt que de s’arc-bouter sur une défense stérile d’un « statu quo écologique » impossible, que l'on retrouve dans les termes de conservation des espèces, ou de préservation, nous pensons qu’une gestion réfléchie des flux biologiques peut contribuer à amortir certains chocs écologiques. Cela implique de prendre des risques calculés. Ces risques restent limités précisément parce quela diversité est un facteur majeur de résilience, qu’il s’agisse de systèmes
écologiques ou sociaux. Plus un système est diversifié, plus il est capable
d’absorber les perturbations.

Vers un nouvel indigénat ?

Dans un contexte de réchauffement rapide, les écosystèmes vont évoluer — qu’on le veuille ou non. Les espèces dites indigènes aujourd’hui ne seront pas nécessairement celles de demain.

Vouloir figer la nature dans un état de référence du passé pose question. La diversité — y compris d’origines multiples — est souvent un facteur de résilience.

On dit souvent : « Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. »
Dans le débat sur les espèces exotiques, un argument revient presque systématiquement : « Elles ne sont pas favorables à la biodiversité. » Mais de quelle biodiversité parle-t-on ? Bien souvent, l’analyse se concentre sur quelques groupes emblématiques, ou une liste restreinte car en pratique, il est impossible de les étudier toutes, dans tous les types d'habitats. Ces espèces sont souvent les mêmes: les abeilles domestiques, certains pollinisateurs sauvages, oiseaux nicheurs, etc. Ces indicateurs sont importants, mais ils ne représentent qu’une fraction du vivant. La biodiversité ne se limite pas à ce qui est visible, utile ou médiatiquement mobilisateur : la vie du sol est un élément clé, la biodiversité est souvent invisible.

A-t-on systématiquement observé l’impact à l’échelle de toute la chaîne du vivant ? Des micro-organismes du sol aux champignons, des insectes aux arachnides, des invertébrés aux petits mammifères ? A-t-on étudié comment ces communautés s’adaptent progressivement aux nouvelles ressources ?

Nos observations sur le terrain montrent par exemple une présence significative d’insectes et d’araignées sur des espèces exotiques comme le cornouiller du Japon (Cornus kousa) ou le goumi (Elaeagnus multiflora) ou dans les laurèles en fleur au printemps. Ces plantes ne sont pas des « déserts biologiques ». Elles s’insèrent dans des réseaux trophiques en construction, parfois rapidement.

De nombreuses études scientifiques reconnaissent d’ailleurs que le périmètre d’analyse est souvent trop restreint : on mesure l’effet sur quelques espèces cibles, à court terme, dans un contexte donné. Or les écosystèmes fonctionnent à long terme, dans des dynamiques évolutives complexes, qui nous dépassent.

Il existe environ 350 000 espèces végétales sur Terre. Une part importante d’entre elles est potentiellement compatible avec notre climat tempéré, et elles sont réparties dans différents biomes. Face à cette immense diversité, il faut reconnaître que notre connaissance reste partielle : quelles sont ces qui demain constinueront la richesse de nos écosystèmes, quelle et la succession, et les combinaisons entre elles qui vont mener cette évolution. Pour paraphraser une formule célèbre : notre ignorance a des lacunes. C'est ce que Blaise Mulhauser appelle, le "continuum du vivant" (cf. Editions EPFL Press). Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien étudier ni rien réguler. Le but n'est pas de faire plus de dommages qu'il n'y en a, c'est pourquoi nous suivons les recommandations de la confédération et des cantons qui dressent les listes de plantes problématiques. Et en même temps, nous ne voulons pas nous restreindre sur les autres espèces, qui ne présentent pas de danger.

Nous sommes d'avis que la loi doit et l'approche doit s'assouplir et que cela invite à davantage d’humilité scientifique et à une approche moins catégorique. Avant d’affirmer qu’une espèce « nuit à la biodiversité », encore faut-il préciser de quelle biodiversité il est question, à quelle échelle de temps, et selon quels critères. Aujourd'hui, sans conteste, c'est l'espèce humaine qui coche toutes les cases de l'espèce invasive : elle a colonisé tous les milieux ou presque, se naturalise là où elle atterrit, et elle vit aux dépens des autres espèces. Ce n'est pas de la mysanthropie, c'est factuel. Nous avons dépassé l'an passé 7 des 9 limites planétaires (cf. RTS).

Le vivant comme allié

Le vivant, poussé par la fameuse succession végétale, tend naturellement vers des systèmes forestiers complexes, riches et protecteurs. Or nous avons détruit une grande
partie de ces structures. Regardez les images satellites de la Suisse, de l'Europe, des USA, et bien sûr de l'Amazonie.

Dans ce contexte, ne devrions-nous pas considérer certaines espèces pionnières comme des alliées de la régénération ? Cela ne signifie pas tout accepter sans discernement. Certaines situations locales nécessitent des interventions ciblées et proportionnées. Mais nous plaidons pour une hiérarchisation claire des priorités environnementales

  • une analyse systémique plutôt que sectorielle : c'est ce à quoi nous invite le GIEC et l'IPBES, mais aussi une approche plus philosophique, de remise en question de notre modèle, et de notre relation au vivant.
  • une modération du langage guerrier : là, c'est vite un débat très émotionnel et il est important de s'ouvrir, de rester humble et confiant dans la capacité du vivant de s'adapter et d'adopter une vision bio-centrée, non pas anthropocentrée. Quel défi dans le contexte actuel. Le vivant n’est pas un adversaire à combattre, mais une dynamique à comprendre et à accompagner.

Dans un monde en mutation rapide, la diversité —biologique, culturelle, paysagère — est notre meilleure alliée.

Face aux bouleversements climatiques en cours, nous recommandons une approche pragmatique et constructive : mélanger des espèces végétales indigènes, adaptées au contexte actuel, avec des espèces exotiques choisies avec discernement. L’objectif n’est pas de remplacer les unes par les autres, mais d’augmenter la diversité spécifique et la diversité génétique interspécifique afin de renforcer les capacités d’adaptation des écosystèmes. Dans un environnement en mutation rapide, la diversité constitue une assurance-vie écologique. Un système diversifié est plus robuste, plus flexible, plus apte à absorber les chocs.

Enfin, encore une fois, nous pensons qu’il est essentiel de retrouver une relation de confiance avec le vivant. Entrer dans une logique permanente de lutte nous enferme dans une posture défensive et conflictuelle. Comme le rappelait l’astrophysicien Hubert Reeves :
« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus. »

Cette phrase résume l’enjeu : la nature n’est pas un adversaire. Elle est le tissu même dont nous faisons partie. Repenser notre rapport aux espèces dites envahissantes, c’est peut-être commencer à sortir d’une logique de confrontation pour entrer dans une dynamique de coopération et d’intelligence écologique.

Références

Articles & ressources web

Indigénat climatique – Association Jardin-ForêtSuisse
https://www.jardin-foret.ch/blog/indigenat-climatique

Livres

  • "Le continuum du vivant" – Blaise Mulhauser (téléchargeable gratuitement)
  • "Éloge des vagabondes" – Gilles Clément
  • "Les plantes du chaos" – Thierry Thévenin
  • "Éloge des indisciplinées" – Alain Canet

Vidéos

Jacques Tassin – Les plantes invasives, unperpétuel ajustement
https://www.youtube.com/watch?v=JXA1_f58QRo

Pierre-Henri Gouyon – Biodiversité, pourquoi on atout faux
https://www.youtube.com/watch?v=4LUVYkFWPY0

Pierre-Henri Gouyon – Pesticides et biodiversité
https://www.youtube.com/watch?v=0zTVB91Qdy4