Espèces exotiques "envahissantes" : et si nous faisions fausse route ?

« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus. »

H. Reeves

· biodiversité,écologie,dynamique des écosystèmes,espèces exotiques

Article de Samuel Dépraz

Le débat sur les « espèces exotiques envahissantes» (EEE) prend aujourd’hui une place considérable dans les politiques publiques, les médias et les budgets communaux.

Nous souhaitons apporter un regard complémentaire, simple et ouvert, à destination du grand public comme des autorités, pour questionner notre angle d’analyse et nos angles morts.

Un monde vivant en perpétuelle transformation

La vie sur Terre s’est développée graduellement, au fil de milliards d’années, les plantes sont apparues il y a 400 millions d'années, d'abord sous forme très simple, puis lentement sous forme plus complexe. Les écosystèmes ont traversé cinq grandes extinctions de masse — bien avant l’apparition de l’être humain. Les écosystèmes n’ont jamais été figés : ils évoluent, se recomposent, migrent.

Aujourd’hui, nous faisons face à une crise environnementale majeure. Le changement climatique en est le moteur principal, et c'est bien l'humain qui en est la principale cause. Les gaz à effet de serre modifient profondément le bilan thermique de la planète, avec des conséquences castrophiques, à long terme sur les milieux terrestres et marins.

Ce réchauffement est extrêmement rapide à l’échelle géologique — bien plus rapide que les transitions naturelles comme à la fin des dernières glaciations. La chute actuelle de la biodiversité suit la même dynamique : selon les sources, le taux d’extinction serait 100 à 1000 fois, voire davantage, supérieur au rythme naturel.

La plateforme intergouvernementale IPBES indiqueclairement que le changement climatique deviendra un facteur croissant de perte de biodiversité (source : IPBES 2019). Elle mentionne également la pollution comme cause majeure — un terme derrière lequel la question des pesticides reste souvent insuffisamment mise en lumière (P.-H. Gouyon).

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Source : https://ed-hawkins.github.io/climate-visuals/

Les espèces exotiques "envahissantes" : cause ou symptôme ?

Le frelon asiatique est souvent cité comme symbole du danger des espèces exotiques. Il représente effectivement un défi pour l’apiculture. Mais rappelons que l’apiculture est une filière d’élevage spécialisée, intégrée dans un modèle économique de performance et de
monoculture. Tout facteur extérieur devient alors un risque économique.

Le frelon asiatique est arrivé par la mondialisation. Dans ses régions d’origine, il existe des races d'abeilles mellifères qui savent se battre contre lui. L’adaptation écologique prend du temps — souvent plus qu’une carrière de biologiste ou qu’un mandat politique. L'introduction de génétiques d'abeilles méllifères (Apis mellifera ou autres espèces) présentant des comportement de résistance au frelon asiatique pourrait être une voie vers une situation plus apaisée.

Il en va de même pour d’autres espèces pointées du doigt. Nous concentrons énormément de moyens pour « lutter » contre elles, alors que leur présence est souvent la conséquence directe de notre modèle globalisé et un ou plusieurs secteurs économiques sont fragilisés. La cause de ces "envahissements" est systématiquement liée à la multiplication des flux de marchandises et de personnes, artificialisation des sols, fragmentation des habitats, et/ou la pollution des milieux.

Les EEE deviennent alors une sorte d’« ennemi extérieur », visible et commode. Mais la cause profonde reste notre organisation économique et territoriale, fortement extractiviste et qui exploite le vivant.

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Traffic maritime mondial. Avec le traffic aérien, c'est un vecteur de dispersion des espèces phénoménal. (Source MarineTraffic)

Un langage guerrier, révélateur d’un imaginaire

Le registre lexical employé est frappant, tant il est martial (cf. article de Philomag) : "guerre, lutte, invasion, éradication, arrachage" (ex. RTS "La guerre contre les plantes invasives", François Egger, Suisse, 2024). Il est troublant de constater que si l’on remplaçait « plantes invasives » par « migrants », le discours deviendrait immédiatement choquant. Dans les débats publics, une confusion revient presque systématiquement : celle entre espèce exotique et espèce exotique envahissante. Or toutes les espèces exotiques ne deviennent pas "envahissantes", loin de là. Cette confusion nourrit souvent une peur diffuse de « l’autre », de « l’étranger », transposée au monde végétal. Le vocabulaire employé — invasion, menace, contamination — fait écho à des réflexes que l’on retrouve malheureusement dans certains mouvements politiques xénophobes. L’autrice britannique Isabella Tree parle à ce sujet de « racisme végétal » (Le Temps, juin 2023), soulignant combien nos représentations culturelles influencent notre manière d’interpréter les dynamiques naturelles. Cette dimension symbolique mérite d’être regardée avec lucidité.

Cette proximité sémantique doit nous alerter : parler d’« invasion » végétale n’est jamais neutre, et elle s'attaque surtout aux symptômes, mais pas aux causes.

Une vision anthropocentrée du vivant

Nous distinguons volontiers les « plantes de chez nous » des « plantes venues d’ailleurs ». Pourtant, notre alimentation repose presque entièrement sur des espèces exotiques : tomate, pomme de terre, maïs, haricot, courgette, colza, blé et même la pomme, l'abricot ou la pêche. Cultivées à grande échelle, souvent en monocultures intensives et avec un fort impact sur les écosystèmes, ces plantes ne sont jamais qualifiées d’envahissantes. Pourquoi ?
Parce qu’elles sont utiles à notre économie. On a vision très utilitariste de la nature et qui biaise notre critère de ce qui est "envahissant".

Dans le même temps, les agriculteurs, des communes investissent des sommes importantes pour détruire ou arracher mécaniquement et parfois chimiquement certaines plantes, parfois au prix de perturbations écologiques supplémentaires, souvent invisibles au premier abord, ou retardées.

Certaines espèces dites envahissantes sont d’ailleurs d’excellentes bio-indicatrices:
L’ambroisie à feuille d'armoise (Ambrosia artemisiifolia) signale des sols dégradés en voie désertification (cf. Gérard Ducerf, "Plantes Bioindicatrices"), lié aux pratiques de culture. Certes, cette plante induit des réactions allergiques conséquentes, mais elle nous donne un signal clair : "ton sol se transformera en désert si tu continues à l'épuiser".

La renouée du Japon (Reynoutria japonica) est une plante bioindicatrice de présence de métaux lourds (cf. Gérard Ducerf, "Plantes Bioindicatrices"), que l'on trouve dans l'industrie, dans les carburants et les huiles, ainsi que dans les engrais (cadmium) et phytosanitaires, ou le long des voies de chemin de fer. Ces métaux lourds sont lessivés par les pluies et se retrouve dans nos rivières.

Le buddleja (Buddleja davidii) colonise les friches urbaines et les milieux très
perturbés par l’activité humaine: friches, voies de chemin de fer, bords de chemins, interstices dans le béton, etc. Les forêts où l'on trouve ces espèces en lisères sont souvent des forêts en mauvaise santé, perturbées, ou un sous-bois en cours de transformation.

Le laurier-cerise (Prunus laurocerasus), lui, est mellifère, résistant aux sécheresses croissantes et apprécié des oiseaux pour ses fruits. Il s'adapte mieux au changement climatique que d'autres espèces qui, elles, sont indigènes. Le laurier-cerise sera-t-il un précurseur des forêts de demain? S'il est arraché, remplacé par du Photinia (Photinia x fraseri) ou du prunus du Portugal, ces espèces sont-elles les "invasives* de demain? Ces plantes prospèrent là où les écosystèmes ont été fragilisés, et elles jouent leur rôle dans la succession végétale vers des écosystèmes forestiers.

Autre exemple : le pin noir (Pinus nigra), massivement planté en Suisse et ailleurs pour stabiliser les sols, reboiser ou produire du bois. Introduit en dehors de son aire naturelle dans de nombreuses régions, il a façonné des paysages entiers. Là encore, son statut d’exotique ne suscite plus de débat majeur.

On pourrait ajouter le robinier faux-acacia (Robinia pseudoacacia), aujourd’hui très présent dans nos campagnes, apprécié pour son bois durable et sa floraison mellifère, ou encore le marronnier d’Inde (Aesculus hippocastanum), omniprésent dans les parcs urbains européens.

Ces exemples montrent que le regard porté sur une espèce évolue avec le temps. Ce qui était autrefois « étranger » devient familier. L’acceptabilité sociale joue un rôle considérable dans la manière dont nous qualifions une espèce. Cela nous invite à distinguer plus clairement les situations réellement problématiques des jugements fondés sur l’origine plutôt que sur les impacts mesurés.

Adaptation, risques et diversité

Il est important de souligner un point souvent oublié : sans le contexte du changement climatique, une approche beaucoup plus prudente serait effectivement recommandée pour limiter toute dissémination non souhaitée. Mais aujourd’hui, la capacité d’adaptation des milieux naturels n’est pas garantie, comme en témoigne cette étude londonienne datant de novembre 2025 :

"73% des arbres publics de Londres pourraient ne pas survivre au climat de 2090."

Traduit de l'anglais. Source : https://www.gigl.org.uk/2025/12/18/the-use-of-data-in-tree-selection-for-the-future/

Dans ce contexte, notre rôle — inévitable du fait de la globalisation des échanges — fait de nous des disséminateurs d’espèces.

Plutôt que de s’arc-bouter sur une défense stérile d’un « statu quo écologique » que l'on retrouve dans les termes de 'conservation' des espèces, ou de 'préservation', nous pensons qu’une gestion réfléchie des flux biologiques peut contribuer à amortir certains chocs écologiques. Cela implique de prendre des risques calculés. Ces risques restent limités précisément parce quela diversité est un facteur majeur de résilience, qu’il s’agisse de systèmes
écologiques ou sociaux. Plus un système est diversifié, plus il est capable d’absorber les perturbations.

L'IPBES aussi souligne cette stratégie : "Restoration with a variety of native species ensures ecosystem resilience in the face of climate change and has benefits for biodiversity, but also relies on novel species assemblages to match future climatic conditions"

(IPBES, biodiversity and climate change, 2021).

Vers un nouvel indigénat ?

Dans un contexte de réchauffement rapide, les écosystèmes vont évoluer — qu’on le veuille ou non. Les espèces dites indigènes aujourd’hui ne seront pas nécessairement celles de demain. Nous vous renvoyons vers notre article sur l'indigénat climatique.

Vouloir figer la nature dans un état de référence du passé pose question. La diversité — y compris d’origines multiples — est souvent un facteur de résilience.

On dit souvent : « Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage. » Dans le débat sur les espèces exotiques, un argument revient presque systématiquement : « Elles ne sont pas favorables à la biodiversité. » Mais de quelle biodiversité parle-t-on ? Bien souvent, l’analyse se concentre sur quelques groupes emblématiques, ou une liste restreinte car en pratique, il est impossible de les étudier toutes, dans tous les types d'habitats. Ces espèces sont souvent les mêmes: les abeilles domestiques, certains pollinisateurs sauvages, oiseaux nicheurs, etc. Ces indicateurs sont importants, mais ils ne représentent qu’une fraction du vivant. La biodiversité ne se limite pas à ce qui est visible, utile ou médiatiquement mobilisateur : la vie du sol est un élément clé, la biodiversité est souvent invisible.

A-t-on systématiquement observé l’impact à l’échelle de toute la chaîne du vivant ? Des micro-organismes du sol aux champignons, des insectes aux arachnides, des invertébrés aux petits mammifères ? A-t-on étudié comment ces communautés s’adaptent progressivement aux nouvelles espèces ? De nombreuses études scientifiques reconnaissent d’ailleurs que le périmètre d’analyse est souvent trop restreint : on mesure l’effet sur quelques espèces cibles, à court terme, dans un contexte donné, car les ressources pour ces études de terrain sont limitées. Or les écosystèmes fonctionnent à long terme, dans des dynamiques évolutives complexes, qui nous dépassent. L'étude Gloor 2018 "Der ökologische Wert von Stadtbäumen bezüglich der Biodiversität" le souligne a plusieurs reprises (traduit de l'Allemand):

"...la valeur écologique de nombreuses essences exotiques étrangères à la station pour la faune locale n'a pas été suffisamment étudiée et ne peut donc pas encore être prise en compte de manière satisfaisante dans l'indice de biodiversité de nombreuses espèces."

"...Il serait donc souhaitable de poursuivre le développement de l'indice de biodiversité en évaluant d'autres essences et en intégrant des aspects supplémentaires dans l'évaluation des essences."

Nos observations sur le terrain montrent par exemple une présence significative d’insectes et d’araignées sur des espèces exotiques comme le cornouiller du Japon (Cornus kousa) ou le goumi (Elaeagnus multiflora) ou dans les laurèles en fleur au printemps. Ces plantes ne sont pas des « déserts biologiques ». Elles s’insèrent dans des réseaux trophiques en construction, parfois rapidement.

Il existe environ 350 000 espèces végétales sur Terre. Une part importante d’entre elles est potentiellement compatible avec notre climat tempéré, et elles sont réparties dans différents biomes. Face à cette immense diversité, il faut reconnaître que notre connaissance reste partielle : quelles sont celles qui demain constinueront la richesse de nos écosystèmes, quelle et la succession, et les combinaisons entre elles qui vont mener cette évolution. Pour paraphraser une formule célèbre : "notre ignorance a des lacunes". On peut étudier certaines interactions et dans un contexte donnée, mais il y a trop d'interactions possibles et de mécanismes à petite et grande échelle qui interviennent pour qu'on puisse avoir une vue d'ensemble et dans le temps long. C'est ce que Blaise Mulhauser appelle, "Le continuum du vivant" (cf. Editions EPFL Press). Cela ne signifie pas qu’il ne faut rien étudier ni rien réguler. Le but n'est pas de faire plus de dommages qu'il n'y en a, c'est pourquoi nous suivons les recommandations de la confédération et des cantons qui dressent les listes de plantes problématiques. Et en même temps, nous ne voulons pas nous restreindre sur les autres espèces, qui ne présentent pas de danger.

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La renouée du Japon pousse à travers le bitume, ici au Canada. Pour rappel, le bitume contient des métaux lourds, typiquement nickel, vanadium, etc. et la route (traffic routier) est un des contributeurs majeurs au changement climatique : envrion 1/3 des émissions de CO2eq, en Suisse. Sans compter les impacts sur la biodversité.
©Photo : wiseknotweed.com

Nous sommes d'avis que les lois doivent évoluer et la perception de ce sujet doit s'assouplir, en espérant que cela invite à davantage d’humilité scientifique et à une approche moins catégorique. Avant d’affirmer qu’une espèce « nuit à la biodiversité », encore faut-il préciser de quelle biodiversité il est question, à quelle échelle de temps, et selon quels critères. Aujourd'hui, sans conteste, c'est malheureusement l'espèce humaine qui coche toutes les cases de l'espèce invasive : elle a colonisé tous les milieux ou presque, se naturalise là où elle atterrit, et elle vit aux dépens des autres espèces. Ce n'est pas de la mysanthropie, c'est factuel. Nous avons dépassé l'an passé 7 des 9 limites planétaires (cf. RTS), et c'est l'humain qui en est responsable.

Le vivant comme allié

Le vivant, poussé par la fameuse succession végétale, tend naturellement vers des systèmes forestiers complexes, riches et protecteurs. Or nous avons détruit une grande partie de ces structures. Regardez les images satellites de la Suisse, de l'Europe, des USA, et bien sûr de l'Amazonie : la forêt primaire a largement disparu d'Europe, et est fortement atteinte en Amérique du Sud.

Dans ce contexte, ne devrions-nous pas considérer certaines espèces pionnières comme des alliées de la régénération ? Cela ne signifie pas tout accepter sans discernement. Certaines situations locales nécessitent des interventions ciblées et proportionnées. Mais nous plaidons pour une hiérarchisation claire des priorités environnementales :

  • une analyse systémique plutôt que sectorielle : c'est ce à quoi nous invitent le GIEC et l'IPBES, mais aussi une approche plus philosophique, de remise en question de notre modèle, et de notre relation au vivant.
  • une modération du langage guerrier : c'est vite un débat très émotionnel et il est important de s'ouvrir, de rester humble et confiant dans la capacité du vivant de s'adapter et d'adopter une vision biocentrée, non pas anthropocentrée. Quel défi dans le contexte actuel! Le vivant n’est pas un adversaire à combattre, mais une dynamique à comprendre et à accompagner.

Dans un monde en mutation rapide, la diversité —biologique, culturelle, paysagère — est notre meilleure alliée.

Face aux bouleversements climatiques en cours, nous recommandons pour la végétalisation de nos jardins-forêts, des systèmes agroforestiers et des paysages une approche pragmatique et constructive : mélanger des espèces végétales indigènes et exotiques, pour à la fois avoir une composante d'espèces adaptées au contexte actuel et une autre favorable à une adaptation aux changements rapides de nos écosystèmes. L’objectif n’est pas de remplacer les unes par les autres, mais d’augmenter la diversité spécifique et la diversité génétique interspécifique afin de renforcer les capacités d’adaptation des écosystèmes. Dans un environnement en mutation rapide, la diversité constitue une assurance-vie écologique. Un système diversifié est plus robuste, plus flexible, plus apte à absorber les chocs.Enfin, encore une fois, nous pensons qu’il est essentiel de retrouver une relation de confiance avec le vivant. Entrer dans une logique permanente de lutte nous enferme dans une posture défensive et conflictuelle. Comme le rappelait l’astrophysicien Hubert Reeves :

« Nous menons une guerre contre la nature. Si nous la gagnons, nous sommes perdus. »

- H. Reeves

Cette phrase résume l’enjeu : la nature n’est pas un adversaire. Elle est le tissu même dont nous faisons partie. Repenser notre rapport aux espèces dites "envahissantes", c’est peut-être commencer à sortir d’une logique de confrontation pour entrer dans une dynamique de coopération et d’intelligence écologique. Ne devrait-on pas les qualifier juste de plantes "productives" ou "vigoureuses"?

Photo © G.Carcassès

Photo © G.Carcassès

Références

Articles & ressources web

Livres

  • "Le continuum du vivant" – Blaise Mulhauser (téléchargeable gratuitement, aux Edition EPFL Press)
  • "Éloge des vagabondes" – Gilles Clément
  • "Les plantes du chaos" – Thierry Thévenin
  • "Éloge des indisciplinées" – Alain Canet

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