La température approche les 40°C, dans une zone recouverte de graminées non fauchées. Les herbes hautes sont déjà dorées comme en fin d’été, alors que nous sommes seulement à la mi-juillet. Le soleil frappe fort. Il n’a presque pas plu depuis près de deux mois.

Et pourtant, au milieu de ce bout de prairie, un jeune chêne pédonculé (Quercus robur) dépasse à peine, à hauteur des genoux. Son feuillage est parfaitement vert, dense et sain, alors qu’une bonne partie de la végétation plantée autour de lui est sèche ou montre des signes avancés de stress hydrique : feuilles pendantes, jaunies, parfois même brunies et nécrosées par la sécheresse. Ce n'est peut-être pas l'espèce la mieux adaptée au changement climatique, mais ce jeune arbre, lui, ne mesure pourtant qu’à peine 80 cm, et il est arrivé ici sans aucune intervention humaine, tout au plus issu d’un semis à la volée. Les rongeurs ou les corneilles, leurs cousins les geais des chênes, par exemple, sont d’ailleurs de précieux alliés dans cette tâche de dissémination naturelle : ils transportent et cachent des glands, contribuant ainsi à la régénération et à l'adaptation des forêts, même si la course contre la montre n'est pas gagnée.
Dans le jardin-forêt des Morettes à Prangins, nous avons déjà repéré plusieurs noyers communs spontanés, ainsi que trois jeunes plants de pêchers issus de semis. Eux aussi sont très probablement nés de noyaux déposés là, presque par hasard, par des campagnols, semés par les élèves ou l’équipe bénévole.

Au bord du Léman, à Nyon, un jeune abricotier déploie ses premiers rameaux et ses premières feuilles dans un bac surélevé, au milieu des Perovskia, au cœur d’une zone piétonne, proche d’une place de jeux. Il pousse dans un endroit qui n’est probablement pas idéal pour lui… mais pourquoi pas ?
Ces exemples illustrent une réalité fascinante : ces plantes ne demandent rien à personne. Elles ne réclament ni arrosage, ni taille, ni tuteurage, ni fertilisation. Elles n’ont pas eu besoin de terreau, de protection contre les rongeurs, de décompactage du sol ou de soins particuliers.
Elles sont simplement là.
Elles poussent et captent l’énergie du soleil, le carbone de l’air, l’hydrogène de l’eau, l’oxygène du CO2 (hé oui!) et transforment ces éléments en sucres, en bois, en fruits. Ils créent des habitats, offrent des lieux de nidification, de repos ou de reproduction. Ils nourrissent une multitude d’autres formes de vie.
Ces espèces sont particulières, car beaucoup d’entre elles appartiennent aux plantes pionnières : les premières courageuses à coloniser les espaces ouverts, avant de laisser progressivement la place aux formations arbustives puis aux forêts matures, ces fameux écosystèmes dits « climaciques » ou de climax.
Les chênes que nous trouvons chez nous ont cette particularité : ils sont à la fois des arbres pionniers, capables de s’installer dans des milieux difficiles, et des arbres de climax grâce à leur croissance lente et longévité exceptionnelle.
Dans cette grande famille des pionniers, on retrouve également les peupliers (Populus spp.), les bouleaux (Betula spp.), les noyers (Juglans spp.), les caryers (Carya spp., dont sont issus les pacaniers, cousins du noyer), les saules (Salix spp.), les aulnes (Alnus spp.), les paulownias, de nombreux érables comme l’érable champêtre, les noisetiers, mais aussi les aubépines, les ronces, les prunelliers… Ces derniers se protègent d’ailleurs des prédateurs à deux ou quatre pattes grâce à leurs épines.
Et, surprise, parmi ces plantes « opportunistes », on retrouve bien sûr toutes celles que nous qualifions parfois d’« indésirables », de « mauvaises herbes », ou encore d’« invasives ». Pourtant, ce sont des êtres vivants qui portent près de 400 millions d’années d’expérience évolutive et de création d’écosystèmes forestiers.
Ce qui est remarquable, c’est que ces plantes obstinées sont gratuites. Elles sont généreuses, fidèles, résilientes et méritent notre attention, non?
Cette « régénération spontanée » possède de nombreux avantages. Comme ces arbres ou arbustes sont souvent issus de semis naturels, leur système racinaire est intact dès le départ. Ils présentent également une diversité génétique intéressante, puisqu’ils proviennent du croisement entre deux individus ayant eux-mêmes affronté les contraintes du climat et de la météo.
Les générations actuelles transmettent ainsi une information précieuse à leurs descendants : une capacité d’adaptation aux conditions locales. Une fonction essentielle en cette période de bouleversements climatiques.

Ce châtaigner semble s'être trouvé un compagnon de fortune, qui se moque de la concurrence : ce sumac de Virginie semble être un refuge idéal. Pourtant ce dernier, offrant d'abondant rejets est pourchassé et détesté. Si on arrache ce sumac, le châtaigner (lui aussi une espèce exotique) se portera-t-il mieux? Rien n'est moins sûr.
Une question revient souvent lorsqu’on parle de régénération spontanée : la concurrence. Ces jeunes arbres ne vont-ils pas souffrir de la présence des herbacées, des autres plantes ou de la proximité d’autres arbres ? Mais cette concurrence est-elle réellement un facteur déterminant ? Il suffit d’observer une forêt : les arbres n’y poussent pas isolés les uns des autres, avec plusieurs mètres de sol nu autour d’eux. Dans une forêt naturelle, personne n’intervient pour décider si telle ou telle plante à le droit de pousser. Ces plants cohabitent, se côtoient, explorent le sol et l’espace au-dessus d’eux, à l’ombre des anciens, dans un réseau complexe d’interactions. La nature ne fonctionne pas selon les principes d’un jardin entretenu ou d’un espace vert où chaque plante doit avoir son espace déterminé et parfaitement dégagé.
Ces arbres spontanés sont justement adaptés à cette réalité : ils ont germé là où les conditions leur permettaient de vivre. Ils ont trouvé leur place, leur rythme et leur manière de s’intégrer dans l’écosystème.
Certains fruitiers sont particulièrement intéressants par semis. Les pêchers, les pruniers, les cerisiers, les cornouillers ou encore les abricotiers, etc. peuvent conserver une grande fidélité génétique lorsqu’ils proviennent d’un unique plant-mère, autofertile.
Bien sûr, il ne faut pas y voir une solution miracle. Pour produire des fruits de gros calibre, calibrés et parfaitement adaptés aux exigences de l’arboriculture commerciale, il faudra généralement avoir recours à l’irrigation, aux traitements et à une importante consommation d’énergie afin d’obtenir un fruit répondant aux critères du marché. Mais vous n’obtiendrez jamais autant de satisfaction que de manger un fruit issu d’un plant spontané, gorgé d’arômes.
Mais au-delà de la production fruitière, ces arbres spontanés jouent aussi un rôle essentiel dans le renouvellement de nos paysages. Ils sont les futurs remplaçants des arbres malades, fragilisés, victimes des aléas ou abattus: ils peuvent prennent naturellement le relais lorsque des arbres disparaissent à cause d’une tempête, de la foudre, d’une maladie, d’une collision, d’un abattage, de racines endommagées ou d’une sécheresse extrême. Vous avez sûrement dû observer l’effet inverse : un arbre est abattu dans un alignement, et là, il ne pousse plus rien, seule la souche est encore visible, et pendant des dizaines d’années qui suivent, il y a juste un trou béant dans le paysage.
D’ailleurs, nos paysages ne devraient-ils pas être plus riches que cette vision réduite à deux seules strates : une strate d’arbres plantés et tuteurés, dépassants d’une strate d’herbe tondue ? Un écosystème vivant forme un véritable continuum, des racines jusqu’à la canopée, un cordon végétal, favorable à une biodiversité riche : des couvre-sols qui protègent la terre, des plantes herbacées, des buissons, des arbustes, des lianes et des arbres de différentes tailles qui occupent progressivement tous les espaces disponibles.
Chaque strate joue un rôle : elle protège les sols, régule l’eau, crée des microclimats, nourrit la biodiversité et participe à la résilience globale du système.
Peut-être est-il temps de laisser un peu de côté toutes ces « euses » : les tondeuses, débroussailleuses, tronçonneuses, faucheuses, épareuses, souffleuses… et faire un peu de place au sauvage. On épargnera des frais (personnel, formation, énergie, entretetien), et préservera nos oreilles et la qualité de notre air.
Non pas que ces machines n’aient jamais leur utilité, mais parce qu’elles symbolisent notre volonté permanente de contrôler, de simplifier et d'uniformiser le vivant et les espaces, à coup de machines. Troquons une partie de ces machines bruyantes pour des bêches, des graines et des semences, de la contemplation. Plantons chaque fois que c’est nécessaire, semons quand c’est possible, et surtout laissons les plantes gratuites se manifester. Plutôt que de les tondre, de les faucher ou de les arracher: si nous nous contentions simplement de les repérer et de les protéger avec un petit tuteur en bambou? Elles ne demandent qu’à grandir, qu’à nous offrir demain de l’ombre, de la fraîcheur, notre alimentation ou notre bois, à reprendre naturellement les espaces désespérément laissés libres, par des écosystèmes végétalisés riches.
Ces jeunes plantes spontanées ne craignent finalement qu’une seule chose : notre indifférence.
Elles n’attendent pas nos soins constants mais simplement notre regard, notre attention et un peu d’égard.

Cet érable champêtre s'est invité sur un bord de chemin. Arrivera-t-il à taille adulte ou subira-t-il un triste sort, avant d'avoir eu le temps de faire ses premières samares?
À vous, chères et chers lectrices et lecteurs, jardinières et jardiniers, responsables d’espaces verts ou gestionnaires de territoires : apprenons à identifier ces arbres gratuits. Apprenons à leur faire une place. Laissons les machines de côté, prenons le temps d’observer ce qui pousse déjà.
Parfois, la meilleure action pour accompagner le vivant est d’observer et de laisser-faire, et profitons en…c’est gratuit!
